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19 janvier 2006 4 19 /01 /janvier /2006 19:15

Premier Prix à la foire de la Photographie du Val de Bièvres en 2004, la photographe tchèque Petra Simkova s’expose au Photo Club, dans le XIVème arrondissement de Paris, jusqu’au 31 décembre.

 

 

 

 

« Je ne supporte pas qu’on me prenne en photo », s’excuse-t-elle avec une pointe d’accent slave. Un visage doux, des cheveux noirs et lisses, un style discret et féminin ; la photographe Petra Simkova est bien différente de son modèle, cette femme qui s’offre, qui danse devant l’objectif, renversant sa tête en arrière, offrant sa gorge, sa poitrine et son ventre au regard du spectateur. La photographe est fidèle à son modèle, et le modèle exclusif. Leur relation ne peut accepter la présence d’une tierce personne. « Je ne prête pas mon modèle », concède l’artiste. Chaque photographie exposée à la Galerie Daguerre, au 28ter de la rue Gassendi dans le XIVème à Paris, est un visage différent de ce même modèle : Petra Simkova.


C’est en se dédoublant que cette jeune tchèque, née à Prague en 1976, travaille.
« Quand je prends la photo, je suis devant l’appareil, je suis le modèle. Mais quand je prépare la séance, je suis photographe. » En se mettant en scène, l’artiste se réinvente. Elle démultiplie son visage à l’infini. Il n’y a pas une, ni deux Petra, mais autant de femmes qu’il y a d’images. « Quand je vois mes photos, je ne me sens pas seule. Je suis avec mes Pétra, mes multiples. Ce ne sont pas des clones. Elles sont toutes différentes. »

Les photographies intitulées « Captive Insaisissable » et exposées jusqu’au 31 décembre, sont la « suite cohérente d’une recherche de cinq ans. »  Prisonnier de l’image, figé dans son cadre, le modèle reste libre malgré tout.  Le mouvement et la lumière estompe les contours d’un corps flottant dans l’espace, refusant de se laisser attraper par le regard. « J’étais là et voici mon empreinte », peut-on lire à l’entrée de l’exposition.  L’artiste veut laisser une trace, « s’immortaliser », se conforter dans son existence. Et elle est là, présente sur tous les murs. Parfois dans la lumière, d’autre fois dans l’obscurité, en couleur ou en noir et blanc. Le corps se contorsionne, se dédouble, s’embrasse. Le visage apparaît puis disparaît tour à tour.

« Au lieu de photographier ma grand-mère, j’ai photographié des murs »

Petra Simkova connaît les pièges de la photographie. Son père, un photographe tchèque ayant travaillé pour la télévision, a été mis à la porte pendant la Révolution de Velours à Prague, en 1989, pour avoir voulu photographier les manifestants dans une petite ville au nord du pays. « Ils voulaient qu’il prenne en photo les rues vides, pour faire croire qu’il ne se passait rien. Il a refusé. » Cette histoire, elle ne l’a apprise que l’année dernière. Mais elle connaît l’enjeu : « C’est le danger en photo. On montre un monde que l’on crée. On devient très manipulateur. » Elle ne manipule personne, puisqu’elle est son seul sujet.

Son premier appareil, elle le reçoit des mains de son père pour son dixième anniversaire. Toute sa famille est là, réunie autour d’elle. « Au lieu de photographier ma grand-mère, mon papa, ma mère, j’ai photographié des murs. » C’est sur les murs craquelés d’une église que la fillette  baptise son appareil. Les fissures lui évoquent des continents, l’Afrique notamment.  Elle sort l’appareil, ajuste son œil dans le viseur, et le pan de mur s’effondre. « J’ai tout de même pris la photo. », précise-t-elle. Aujourd’hui, Petra Simkova voyage, et ramène dans ses bagages les images de ses continents qu’elle imaginait jadis sur les murs de l’église.

Arrivée à Paris en 1996, l’argent de ses vingt ans en poche, elle étudie l’art du vitrail à l’école Olivier de Serre, dans le XVème arrondissement. Après avoir obtenu son diplôme « Métier d’Art », elle poursuit ses études à Paris I, en Arts Appliqués, et rêve d’une discipline plus libre. Travailler le vitrail, « c’est utopique », selon elle. « Soit tu fais des anges toute la journée, soit tu crées et tu t’endettes. »

Elle redécouvre la photographie en 2000, sur les bancs de la Sorbonne. Un exercice sur la lumière marque le point de départ de son travail. « Je souhaitais enregistrer le mouvement de la lumière, et moi j’étais porteuse de cette lumière. Je ne voulais absolument pas me voir. Si on me voyait trop sur une photo, c’était une photo gâchée. » Mais au fil de l’exercice, les rôles s’échangent. Le corps devient le modèle, et la lumière, l’accessoire. À la fin de ce cours, elle présente la photo « Alpha » : c’est la fin de l’exercice et le début de son travail.

« J’ai appris que des avions de chasse français s’appelaient mirages ! »

Son univers est peuplé de fées, de sorcières, de méduses, et de figures diaboliques. Elle refuse de revendiquer quoi que ce soit, mais ses racines tchèques sont présentes dans chaque image. L’artiste parle avec tendresse des contes de son pays, qui les berçaient, son frère et elle, pendant son enfance à Prague. Sa dernière série de six photographies intitulée « mirages », puis renommée « Gaarim » et « Morgis »(« j’ai appris que des avions de chasse français s’appelaient mirages ! »), exprime mieux encore que les précédentes l’influence des contes fantastiques sur le travail de l’artiste. Enveloppée dans un film plastique, une perruque blanche sur la tête, une « fée méchante » tente de briser ses liens.

Aujourd’hui encore, la photographe travaille la nuit, pour retrouver cet environnement « magique ». Enfermée dans sa maison, à l’abri de tous les regards, Petra Simkova cherche à réinventer son visage. Elle travaille seule « pour ne pas être influencée par les idées des autres. » Elle refuse l’idée que la photographie est emprisonnée par la nostalgie, le passé. Ses photographies sont des toiles floues tournées vers l’avenir. Dans le silence ou en musique, Petra danse pour offrir à son objectif l’image qu’elle a dans la tête. Peu ou pas d’improvisation dans son travail : le cliché est déjà là, en pensée. L’appareil sur un trépied, elle « dialogue » avec lui.

Une fois la photo prise, elle ne sera quasiment pas retouchée. Petra Simkova aime jouer avec les couleurs, et utilise la souris de son ordinateur comme un pinceau. Mais elle refuse de retravailler les formes de ses corps.  Si le résultat final est souvent très proche de l’image recherchée, il offre pourtant des surprises. « Il y a toujours cette petite partie de hasard. Cela fait partie du jeu. Sinon ça ne m’amuse pas. » Et Petra a besoin d’être étonnée, amusée par ce qu’elle crée. « À chaque fois, je me pose la question : est-ce la fin ? Mais je peux me voir renaître comme mise au monde par les images que j’ai créées de mes mains.» Et la fée Petra continue de danser avec la lumière.


 

 

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Published by Caroline Langlois - dans Vie du blog
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